Le tabac en France : anatomie d’un crime de classe

Ma mère sort de l’usine. Elle allume une cigarette. Dix minutes volées à la cadence, au bruit, à la douleur dans le dos. Elle fume parce que son corps en a besoin, parce que ses collègues fument, parce que c’est sa pause à elle. Mais derrière elle, quelque part, un actionnaire de Philip Morris touche ses dividendes.

Mettons des chiffres sur cette image. 68 000 mort-es en 2023. Ce chiffre n’est pas un destin : c’est un bilan de classe.

Quatre siècles pour créer une épidémie

L’histoire du tabac en France ne commence pas dans un bureau de tabac, elle commence dans les plantations antillaises, dans la cale des navires transatlantiques, dans la logique d’extraction coloniale qui est le premier visage du capitalisme naissant.

Le tabac arrive en France vers 1556, rapporté du Brésil par le bientôt-cosmographe du roi André Thevet. Jean Nicot, ambassadeur au Portugal, l’introduit à la cour de Catherine de Médicis vers 1560 comme plante médicinale. La consommation reste d’abord élitaire et médicale : on prise[1], on mâche, on pipe. Fumer au sens moderne est marginal. C’est l’État monarchique qui, rapidement, en comprend le potentiel fiscal. En 1674, Colbert établit un « privilège de fabrication et de vente » : les premières manufactures de tabac naissent à Morlaix, Dieppe et Paris. Six ans plus tard, en 1680, la production devient monopole royal ; la Ferme générale en prend le contrôle, achetant la livre-poids de tabac de 12 à 18 sols pour la revendre de 30 à 36 sols, soit un profit sur l’aliénation de plus de 100 % au profit des fermiers généraux et de la couronne[2].

Ce monopole s’inscrit dans une économie mondiale en formation. Le tabac est d’abord cultivé dans les Antilles françaises (Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue) où il constitue le moteur du peuplement colonial. Puis, lorsque la canne à sucre, plus rentable, s’impose avec les grandes plantations esclavagistes, le tabac cède la place mais ne disparaît pas : il est désormais importé depuis les plantations anglaises de Virginie et du Maryland. La marchandise-tabac est donc, dès l’origine, trempée dans le sang de l’esclavage colonial. C’est le commerce triangulaire qui la fait circuler, la valeur qu’elle produit étant arrachée aux corps des esclaves africains.

Au XIXe siècle, le tabac commence sa démocratisation en Europe. La révolution industrielle produit une classe ouvrière nombreuse, concentrée, soumise à des conditions de travail épuisantes. La pipe règne dans les classes populaires ; le cigare, dans la bourgeoisie. La cigarette, elle, fait son apparition lors de la guerre de Crimée (1853-1856) : les soldats français y découvrent la pratique de leurs alliés ottomans, qui roulent leur tabac dans du papier. Elle est rapportée dans les milieux militaires et urbains, mais reste encore minoritaire. Ce n’est pas un hasard si c’est la guerre qui l’introduit : la cigarette, facile à rouler, bon marché, rapide à consommer, s’adapte parfaitement aux contraintes du combattant comme à celles du travailleur industriel.

C’est la Première Guerre mondiale qui constitue une véritable bascule. Au début du XXe siècle, la consommation de tabac est encore relativement limitée ; c’est durant ce conflit qu’elle va vraiment s’imposer. Le mécanisme est simple et brutal : l’État militaire distribue le tabac aux soldats comme une ration officielle, instrument délibéré de gestion des corps et des esprits dans l’enfer des tranchées. Selon une célèbre formule apocryphe, le général américain Pershing aurait déclaré à Churchill en 1917 : « Si vous me demandez ce dont nous avons besoin pour gagner cette guerre, je réponds : du tabac autant que des balles. » La dépendance est produite par l’État en guerre, au service de la machine militaire.

La vie dans les tranchées opère par ailleurs la conversion décisive de la pipe à la cigarette. Garder sa ration de tabac au sec dans les boyaux boueux des Flandres est impossible ; rallumer une pipe la nuit, sous peine d’alerter l’ennemi, est dangereux. La cigarette s’impose donc non par goût mais par nécessité tactique. L’industrie comprend immédiatement l’enjeu : puisque la cigarette fait partie de la ration militaire, les compagnies de tabac encouragent activement les familles et les œuvres caritatives à en envoyer aux soldats, transformant l’effort de guerre en marché captif. Des millions de jeunes hommes entrent dans les tranchées non-fumeurs et en ressortent, pour ceux qui en ressortent, dépendants. Les morts tabagiques du XXe siècle sont aussi, en partie, des morts de 1914.

La Grande Guerre ouvre également la première brèche vers le tabagisme féminin. Certaines femmes, au contact de leurs maris ou frères mobilisés, ou par esprit d’émancipation dans une société dont la guerre bouscule les rôles, adoptent la cigarette : jugée plus décente que la pipe. C’est le début d’un processus que l’industrie saura exploiter quelques décennies plus tard.

En France, la SEITA dispose du monopole de la culture, de la fabrication et de la vente du tabac jusqu’en 1976, date à laquelle l’ouverture du marché européen met fin à son monopole commercial. Elle conserve néanmoins le monopole de la fabrication sur le territoire national, produisant même certaines marques américaines sous licence : Lucky Strike est ainsi fabriquée par la SEITA pour British American Tobacco. Privatisée en 1995, la SEITA fusionne en 1999 avec l’espagnole Tabacalera pour former Altadis, elle-même rachetée en 2008 par Imperial Tobacco, devenu depuis Imperial Brands.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le tableau est donc le suivant : une classe ouvrière masculine massivement fumeuse, une habitude construite en grande partie par deux guerres et par la distribution étatique gratuite de tabac, et une industrie qui hérite de ce marché de masse pour en tirer des profits colossaux. Ce n’est pas la liberté individuelle qui a fait les fumeurs français du XXe siècle. C’est l’État, la guerre, et le capital.

Aujourd’hui : des chiffres qui accusent

Selon les dernières données de Santé publique France, publiées le 16 février 2026[3] : 68 021 personnes sont mortes en France en 2023 à cause du tabac, soit 11 % de la mortalité totale. C’était 75 000 décès en 2015 : la légère baisse observée s’explique principalement par la disparition progressive des générations ayant historiquement le plus fumé, et non par un recul structurel de la consommation.

La répartition de ces décès est la suivante :

  • Cancers : 58 % des décès chez les hommes, 55 % chez les femmes, dont le cancer du poumon, mais aussi des voies aérodigestives supérieures, du pancréas, de la vessie, du foie, du côlon.
  • Maladies cardiovasculaires : 14 101 décès (1 décès cardiovasculaire sur 10 est imputable au tabac).
  • Maladies respiratoires chroniques : 12 798 décès (1 décès respiratoire chronique sur 3 est imputable au tabac).
  • Affections respiratoires aiguës : 1 839 décès.
  • Diabète : 551 décès.

Les hommes représentent les trois quarts des victimes (49 361 décès), ce qui reflète l’histoire genrée de la consommation ; les femmes des générations plus jeunes ont cependant rattrapé leur retard, si l’on peut appeler cela ainsi.

En 2024, 17,4 % des adultes (18-79 ans) fument quotidiennement, ce qui représente encore environ 10 millions de fumeurs quotidiens en France[4]. Le tabac reste, selon les autorités sanitaires elles-mêmes, la première cause de mortalité évitable dans le pays.

Le coût économique est tout aussi éloquent. Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives[5] (OFDT), le coût social du tabac s’élève à 156 milliards d’euros par an, soit 2 300 euros par habitant, fumeur ou non. Les seules dépenses de santé liées au tabac atteignaient 16,4 milliards d’euros en 2019, tandis que les recettes fiscales tirées du tabac s’établissaient à 13,2 milliards d’euros en 2023. Le tabac coûte donc à l’État plus qu’il ne lui rapporte : un mensonge bourgeois de plus que d’affirmer que la fiscalité tabac « finance » la Sécurité sociale.

Ce que ces chiffres ne disent pas, c’est que l’industrie les connaît depuis plus longtemps que nous. En 1950, Richard Doll et Austin Bradford Hill publient la première étude établissant le lien causal entre cigarette et cancer du poumon. Dès 1953, les fabricants l’avaient eux-mêmes confirmé dans leurs propres laboratoires. Le 15 décembre de la même année, les principales firmes de tabac se réunissent, bien que concurrentes, pour élaborer ensemble, conseillées par le cabinet de relations publiques Hill & Knowlton, une stratégie de négation pure et simple des dangers du tabac. S’ensuivront des décennies de financement d’études biaisées, de corruption de scientifiques, de destruction de preuves internes. Ce modèle fut d’ailleurs repris tel quel par l’industrie pétrolière, chimique, agroalimentaire. Le tabac n’a pas seulement tué : il a inventé le manuel de la désinformation industrielle. Aujourd’hui, les cigarettes électroniques et les ersatz n’échappent pas à cette logique : les mêmes firmes qui ont nié la dangerosité de la cigarette contrôlent aujourd’hui le marché du vapotage et financent les études qui en minimisent les risques[6].

La vérité des chiffres : le tabac est une question de classe

C’est ici que l’analyse marxiste devient irremplaçable. Car les données épidémiologiques, si on daigne les regarder avec des yeux de classe, révèlent une réalité que la santé publique bourgeoise ne veut pas pleinement nommer : le tabac tue d’abord les travailleurs.

Les données de Santé publique France sont implacables :

  • Les fumeurs quotidiens sont deux fois plus nombreux parmi les ouvriers (25,1 %) que parmi les cadres (11,8 %).
  • Les personnes en situation de difficultés financières fument trois fois plus que les autres (30 % contre 10,1 %).
  • La prévalence du tabagisme atteint 29,7 % chez les chômeurs.
  • Les moins diplômés fument en moyenne à 45 %, contre 26 % pour les diplômés du supérieur.

La baisse générale du tabagisme observée depuis 2016 cache une réalité fondamentale : elle profite d’abord aux classes supérieures. Le taux de fumeurs quotidiens parmi les personnes aux revenus les plus modestes a à peine bougé en vingt ans (-2,5 points), tandis que les classes aisées décrochaient massivement. Les écarts de classe en matière de tabagisme se sont donc creusés, pas réduits.

La pandémie de Covid-19 a même aggravé le tabagisme dans les classes populaires, alors que la tendance générale était à la baisse[7]. Peut-on mieux illustrer le rapport entre conditions matérielles d’existence et pratiques de santé ?

Les régions les plus touchées par la mortalité tabagique (Hauts-de-France, Grand Est, Corse) affichent des taux de décès supérieurs de 40 % à celui de l’Île-de-France[8]. Ces mêmes régions sont parmi les plus désindustrialisées, les plus appauvries, les plus frappées par le chômage structurel produit par les délocalisations capitalistes des dernières décennies.

Notre grille de lecture nous permet de comprendre le mécanisme, mais elle doit éviter le réductionnisme. Expliquer le tabagisme populaire par la seule pauvreté achoppe sur un fait : c’est pendant les Trente Glorieuses, dans un contexte de plein emploi et de hausse réelle du pouvoir d’achat ouvrier, que le tabagisme de masse culmine en France. La pauvreté n’est donc pas la variable explicative unique.

Ce qui est en jeu, c’est d’abord la structure des modes de socialisation de classe. L’épidémiologie le montre : le tabagisme est avant tout un phénomène de groupe, un effet de conformisme social. On fume parce que les collègues fument, parce que le père fumait, parce que ne pas fumer serait se distinguer du groupe, et dans les classes populaires, se distinguer du groupe a un coût social réel. À l’inverse, dans les franges supérieures de la hiérarchie sociale, un idéal hygiéniste s’est progressivement imposé : le bio, le sport, l’alimentation « saine », le corps comme projet. Cet idéal est lui-même un marqueur de classe : il suppose du temps, de l’argent, et surtout une relation au corps et à l’avenir que les conditions objectives d’existence des classes populaires ne favorisent pas.

Ce différentiel de condition n’explique pas nécessairement pourquoi on commence à fumer : il explique pourquoi on arrête moins. Un ouvrier dont les perspectives de retraite sont sombres et la santé déjà abîmée par le travail a objectivement moins de raisons de se projeter dans un sevrage à long terme qu’un cadre de quarante ans en bonne santé. L’ouvrier qui fume n’est pas moins rationnel que le cadre qui court le dimanche matin : il obéit à une autre rationalité, produite par une autre position dans les rapports sociaux.

Ajoutons que les enfants des classes populaires sont davantage exposés au tabagisme passif, ce qui renforce la reproduction sociale du tabagisme : on fume là où ses parents fumaient, et ses parents fumaient parce qu’ils étaient ouvriers, précaires, stressés.

La surmortalité masculine doit également être lue à travers le prisme du genre comme rapport social. Les trois quarts des décès tabagiques concernent des hommes, et ce chiffre n’est pas biologique : il est construit. Le sociologue Will Courtenay[9] a montré que les comportements néfastes pour la santé constituent pour de nombreux hommes des ressources identitaires, des façons d’affirmer leur appartenance à la masculinité hégémonique.

Mais cette explication a une limite : elle vaut pour la période où la nocivité du tabac est connue, c’est-à-dire grosso modo après les années 1970. Avant cela, fumer n’est pas une transgression du risque puisque le risque est ignoré. La virilité défensive n’explique pas pourquoi on a commencé à fumer en masse : elle explique pourquoi certains persistent à fumer une fois que les dangers sont connus.

Ce qui traverse les deux périodes, c’est un rapport au corps produit par les conditions objectives du travail manuel. Un corps qui travaille à la chaîne, au chantier, à l’entrepôt est un corps-outil[10] : on l’utilise, on ne le soigne pas. On ne prend pas soin d’un outil, on l’exploite jusqu’à l’usure. Le tabac, la malbouffe, l’alcool ou le refus de consulter un médecin ne relèvent pas d’une dérive morale individuelle, mais d’une disposition façonnée par les conditions matérielles d’existence produites par le travail salarié. Dans un rapport d’exploitation où le corps est d’abord force de travail, celui-ci est soumis à l’usure, à la fatigue et à la pénurie de temps. Ces pratiques s’inscrivent alors dans une culture de l’immédiateté, qui n’est pas une autodestruction, mais l’effet social d’une vie dominée par l’urgence, l’aliénation et l’absence de maîtrise sur le long terme.

L’industrie du tabac : le visage nu de l’impérialisme

L’industrie du tabac est un cas d’école pour l’analyse marxiste du capitalisme monopoliste et de l’impérialisme.

Environ 6 millions de tonnes de tabac sont produites chaque année dans 120 pays, dont 80 % dans les périphéries[11]. Certains pays du Sud sont extrêmement dépendants de la culture du tabac, comme au Malawi où la culture du tabac représente 70 % des recettes en devises étrangères du pays. Un pays entier est structurellement dépendant d’une culture dont les prix sont fixés par les multinationales. Les producteurs, étranglés par ces prix d’achat dérisoires, sont contraints d’augmenter les volumes de production à n’importe quel coût. Ce coût, ce sont les enfants qui le paient : au Malawi, 80 000 enfants travailleraient dans les plantations, absorbant jusqu’à 54 milligrammes de nicotine par jour en récoltant les feuilles à mains nues, l’équivalent de 50 cigarettes[12]. British American Tobacco et Imperial Brands ont été poursuivies pour travail forcé et esclavage moderne par des agriculteurs malawiens[13].

Ce rapport d’extraction ne se réduit pas à l’importation de matière première. Les multinationales exportent des capitaux : elles achètent des usines, rachètent des monopoles d’État, s’implantent dans les appareils de production des pays dominés. Depuis le début des années 1990, Philip Morris a successivement acheté, construit ou agrandi des usines en Europe de l’Est, en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Le mécanisme est rodé là où le FMI intervient : la dette contraint à la privatisation, la privatisation ouvre le marché, le marché est capturé par le Capital. En Égypte, en 2022, sous la pression du Fonds monétaire international, le monopole d’État du tabac a été ouvert aux investisseurs privés — Philip Morris en a immédiatement pris une part. La chute de l’URSS a ouvert une autre brèche : dès les années 1990, les multinationales occidentales s’implantent en Europe de l’Est, construisent des usines, rachètent les anciens monopoles soviétiques.

Lénine écrit dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme que « la concurrence se transforme en monopole » : quatre firmes se partagent aujourd’hui 80 % du marché mondial hors Chine. C’est la concentration du capital dans sa forme oligopolistique, résultat d’un siècle d’accumulation par dépossession. Presque 50% du chiffre d’affaires de Philip Morris[14] provient de la zone Asie du Sud, Asie du Sud-Est, CEI, Moyen-Orient et Afrique : tandis que les pays riches réduisent leur consommation, les multinationales déplacent leur expansion là où les régulations sont plus faibles, les populations plus jeunes, les gouvernements plus perméables au lobbying. Philip Morris International a réalisé 10,15 milliards de dollars de chiffre d’affaires au seul premier trimestre 2026 ; British American Tobacco affichait 12,9 milliards de dollars de profits pour la seule année 2021. Ces profits sont générés en vendant un produit dont les cigarettiers savent, et ont toujours su, qu’il tue un consommateur sur deux.

Le marché de la cigarette électronique illustre enfin la capacité d’adaptation du capital impérialiste à ses propres crises. Face à la baisse de la consommation traditionnelle dans les centres impérialistes, les mêmes multinationales ont racheté ou développé leurs propres marques de vapotage. Plus de 3 millions de Français vapotent aujourd’hui, sur un marché estimé à 1,6 milliard d’euros.

La position communiste : ni morale bourgeoise, ni fatalisme

Face à ce tableau, quelle est la position d’un-e communiste ? Elle ne peut se confondre ni avec la morale bourgeoise, ni avec le fatalisme.

Si le tabac (comme l’alcool par exemple) est un phénomène de masse dans les classes populaires, ce n’est pas parce que les travailleurs seraient faibles, irrationnels ou irresponsables. Ce sont deux drogues — licites, fiscalisées, distribuées dans chaque supermarché et chaque bureau de tabac — dont le capitalisme produit les conditions d’existence qui les rendent fonctionnelles : elles anesthésient la souffrance ou rythment le temps aliéné, créent du lien dans des sociétés qui détruisent méthodiquement les solidarités collectives.

Lutter contre le tabagisme est donc pour les communistes une nécessité politique, pas seulement une posture que l’on pourrait qualifier d’hygiéniste. Mais cette lutte ne peut pas prendre la forme d’une injonction morale adressée aux individus.

Contre la morale bourgeoise

La santé publique bourgeoise tend à traiter le tabagisme comme un problème de comportement individuel. Elle cible le fumeur, lui parle de « libre choix », de « responsabilité personnelle », d’« information ». Les campagnes de prévention s’adressent à l’individu abstrait, hors de sa situation de classe. Or le matérialisme dialectique nous enseigne que les comportements individuels sont déterminés par les conditions matérielles d’existence. Tant que ces conditions ne changent pas, les injonctions morales à « arrêter de fumer » ne sont qu’une façon de faire porter aux victimes du système la responsabilité des dommages que le système leur inflige.

La hausse des taxes sur le tabac, qui représente aujourd’hui 84 % du prix d’un paquet en France, illustre cette contradiction. Présentée comme une mesure de santé publique, elle frappe proportionnellement bien plus durement les classes populaires, qui consacrent une part bien plus importante de leur revenu au tabac. Elle transfère aux fumeuses et fumeurs prolétaires la charge d’un problème dont l’industrie est responsable, tout en alimentant les caisses de l’État. C’est une politique régressive déguisée en politique sanitaire.

Contre le fatalisme

Pour autant, un-e communiste ne se résigne pas. Le tabac n’est pas une fatalité inhérente à la nature humaine.

La position communiste sur le tabac se construit sur plusieurs axes :

  1. S’attaquer aux causes profondes. Le tabagisme des classes populaires est un symptôme de la misère sociale, du chômage, de la précarité, du travail aliénant, de l’absence de perspectives. La lutte contre le tabac est inséparable de la lutte des classes.
  2. Socialiser l’industrie du tabac pour organiser son extinction programmée. L’industrie du tabac ne peut pas « se réformer » : sa logique est de vendre le plus possible d’un produit mortifère. La mise sous contrôle public de sa production, avec un plan de reconversion industrielle est la seule voie cohérente. Ce n’est pas au marché de décider du rythme de la transition : c’est à l’État prolétarien.
  3. Financer massivement le sevrage pour les classes populaires. Le remboursement des substituts nicotiniques existe, mais reste insuffisant et mal connu. L’accès au sevrage doit être universel, gratuit, et activement proposé dans les lieux fréquentés par les classes populaires : lieux de travail, centres de santé communautaires…

Et nous ?

Par ailleurs, cette position a une conséquence directe sur notre pratique militante. Nous ne pouvons pas nous contenter de dénoncer ce mécanisme sans l’affronter dans nos propres vies. C’est dans cette cohérence entre analyse et pratique que nous tentons de développer un cadre de militantisme sain, non pas un puritanisme de gauche, mais la reconquête délibérée de nos vies.

Prendre soin de son corps, refuser les drogues comme exutoires, pratiquer une alimentation saine, faire du sport, prendre en charge sa santé mentale, cultiver des liens de camaraderie[15] : nous ne prétendons pas que ce soient des actes politiques en soi, mais ils ne sont pas sans rapport avec le politique. Ils ne valent pas nécessairement parce qu’ils nous rendraient plus « performants ». Ils valent parce qu’ils construisent, concrètement, dans le quotidien, une culture communiste qui rompt avec la culture de l’autodestruction que le système nous impose.

Sans filtre

Le tabac en France est un révélateur de classe. Il tue d’abord les prolétaires. Il enrichit des multinationales qui ont consciemment menti pendant des décennies sur la dangerosité de leurs produits. Il s’inscrit dans une histoire coloniale, capitaliste et impérialiste longue de quatre siècles.

La lutte contre le tabac n’est pas une affaire de morale individuelle. C’est une affaire de classe. Et c’est en communistes, c’est-à-dire en matérialistes qui regardent les rapports sociaux de production, que nous devons la mener.

La cigarette que fume ma mère n’est pas son vice. C’est la signature du capital sur son corps.

  1. Inhaler du tabac en poudre (la prise) par le nez. C’était la forme de consommation la plus aristocratique aux XVIIe et XVIIIe siècles.
  2. La Ferme générale était un consortium privé auquel la monarchie concédait, moyennant une avance forfaitaire au Trésor, le droit de percevoir certains impôts indirects (gabelle, aides, traites). Les fermiers généraux en tiraient de considérables profits
  3. https://www.santepubliquefrance.fr/presse/tabagisme-en-france-68-000-deces-evitables-en-2023-une-baisse-encourageante-mais-un-fardeau#block-796087
  4. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/888146_spf00006251.pdf
  5. https://www.ofdt.fr/sites/ofdt/files/2023-08/field_media_document-3235-doc_num–explnum_id-34082-.pdf
  6. Voir le documentaire https://youtu.be/OXLG_V9w71w?si=AV886p6XtCABi5VM
  7. https://www.vidal.fr/actualites/36811-le-tabagisme-repart-a-la-baisse-en-france-mais-les-inegalites-sociales-persistent.html
  8. https://www.santepubliquefrance.fr/presse/tabagisme-en-france-68-000-deces-evitables-en-2023-une-baisse-encourageante-mais-un-fardeau#block-796087
  9. Will H. Courtenay, « Constructions of masculinity and their influence on men’s well-being : a theory of gender and health », Social Science & Medicine, n° 50, 2000.
  10. https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20130206_corps_a_l_ouvrage.pdf
  11. https://www.ilo.org/fr/resource/article/les-emplois-de-lindustrie-du-tabac-sont-ils-en-train-de-partir-en-fumee
  12. https://cnct.fr/ressource/actualites/industrie-tabac-exploite-enfants/
  13. https://www.generationsanstabac.org/fr/actualites/afrique-deux-cigarettiers-traines-en-justice-pour-esclavage-moderne/
  14. https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1413329/000141332924000083/glossaryselectfininfoandno.htm
  15. https://www.reconstruction-communiste.fr/cest-un-joli-nom-camarade/