Migrations et internationalisme

Cet article, dans lequel nous développons une analyse de la situation de classe des travailleurs immigrés et de l’importance de l’internationalisme pour les communistes, fait partie du matériel de campagne politique que nous menons à l’échelle nationale cette année, qui vise à condamner la réaction et à montrer les limites de la social-démocratie pour le camp des travailleurs.


Personne ne contestera que l’immigration est un sujet matraqué médiatiquement. Pour autant, bien plus qu’un débat actuel, elle est une réalité possédant des effets concrets sur les vécus de millions de personnes en France. Aujourd’hui la question migratoire est au cœur des paniques morales, on la retrouve ad nauseam dans les discours des politiciens bourgeois réactionnaires. Mais il serait trop rapide de considérer de manière unilatérale qu’il n’existerait qu’une seule opinion bourgeoise sur le sujet. Si depuis plusieurs décennies on assiste tendanciellement à une progression des discours et des politiques anti-immigrés, une fraction conséquente de la classe politique et de la bourgeoisie plaide pour une immigration contrôlée pour soutenir l’économie française.

Dans les pays capitalistes les plus développés, les travailleurs immigrés occupent une place importante dans la production capitaliste et sont un enjeu économique majeur. Si les travailleurs immigrés sont essentiels à la reproduction capitaliste contemporaine, ils sont la cible d’attaques politiques et policières toujours plus fréquentes. Les frontières militarisées européennes agissent comme un instrument au service d’un contrôle entre ceux qui pourront être exploités sur le continent et ceux qui devront connaître un nouvel exil, la clandestinité ou bien la mort. Pourtant, alors que la réaction progresse partout sur le continent, le vieillissement de la population pose la question de la nécessité d’une main-d’œuvre à disposition suffisante pour les capitalistes. Si face à cela on voit fleurir les discours natalistes même au-delà des franges les plus réactionnaires, l’inefficacité de telles politiques pose la nécessité de la migration comme outil de régulation économique pour des gouvernements qui la rejettent pourtant en paroles1. Émerge alors la brutalité nue d’un système de contrôle des vies humaines à fins économiques et politiciennes.

Mais cette violence aussi explicite soit-elle n’assure pas une compréhension claire des enjeux politiques soulevés. Les déviations nationalistes anti-immigrés influencent les discours d’une grande partie des réformistes et même une partie du camp se réclamant des idées révolutionnaires. Nous pensons qu’en tant que communistes, nous devons toujours chercher à être à l’avant-garde de la défense de tous les exploités et des opprimés, c’est pourquoi il nous paraissait impératif de développer un positionnement clair sur la question.

Comprendre l’immigration d’un point de vue marxiste

Les analyses marxistes de l’immigration ne sont pas nouvelles et s’ancrent dans la tradition internationaliste de notre mouvement. Lénine en 1913 écrivait déjà :

« Le capitalisme a créé une sorte particulière de transmigration des peuples. Les pays dont l’industrie se développe rapidement, utilisant davantage de machines et évinçant les pays arriérés du marché mondial, relèvent chez eux les salaires au-dessus de la moyenne et attirent les ouvriers salariés des pays arriérés. Des centaines de milliers d’ouvriers sont ainsi transplantés à des centaines et des milliers de vestes. Le capitalisme avancé les fait entrer de force dans son tourbillon, les arrache à leurs contrées retardataires, les fait participer à un mouvement historique mondial et les met face à face avec la classe internationale puissante et unie des industriels. »2

L’immigration constitue un double enjeu économique pour les capitalistes. Les migrations internationales nous permettent d’illustrer les enjeux du déploiement inégal du capitalisme dans le monde et des dynamiques d’accumulation impérialistes.

Schématiquement, l’immigration pour les capitalistes les plus avancés joue le rôle d’une source de main-d’œuvre à disposition sans avoir à en assurer le coût de la formation et de la reproduction sociale antérieure à son arrivée dans le territoire national. C’est-à-dire que, contrairement à un travailleur national qui aura bénéficié des services publics nationaux et particulièrement d’éducation, le coût de la valorisation de la force de travail de l’immigré est payé par le pays d’origine du migrant, et donc, pour l’État de destination, est gratuit. Donc lorsque les politiciens réactionnaires évoquent le coût de l’immigration ils évacuent à dessein cette notion centrale. Il existe ainsi une véritable rivalité internationale pour l’accaparement de travailleurs diplômés entre les grandes puissances capitalistes, cette compétition s’illustre particulièrement dans la volonté d’attirer des étudiants internationaux3. Il s’agit de sélectionner des étudiants fortunés tout en baissant les coûts de formation. Le décret « Bienvenue en France » imposant des frais d’inscriptions de plusieurs milliers d’euros pour les étudiants extra-européens s’inscrit paradoxalement dans une stratégie d’attractivité des étudiants internationaux. Au-delà des travailleurs diplômés étrangers, il est remarquable de constater les moyens conséquents qui sont injectés par les firmes des pays développés pour créer des filières de recrutement privées directement dans les pays périphériques pourvoyeurs de main-d’œuvre non qualifiée (l’industrie agro-alimentaire et l’agriculture en France sont des exemples criants de ce phénomène). Bien souvent, la rhétorique mensongère adoptée par les dirigeants de ces mêmes entreprises est celle des difficultés de recrutement sur les marchés du travail locaux, qui les obligent à se tourner vers l’extérieur. Le véritable problème (ou l’aubaine pour les capitalistes) tient bien plus aux conditions de travail et d’emploi des contrats proposés localement, qui sont difficilement acceptables pour la population des pays développés, mais qui représentent à l’inverse une opportunité pour les travailleurs étrangers non qualifiés.

Pour les pays capitalistes dominés, les émigrants sont une source majeure de transferts d’argent renvoyés dans leurs pays d’origine. Mais cette relation est profondément inégale car les avantages à court terme pour les pays dominés ne sont rien par rapport à la perte d’une partie de sa main-d’œuvre qualifiée dont elle a assuré les coûts de formation.

Pour comprendre la persistance et l’intensification du phénomène de migration internationale, il faut interroger la forme historique du développement du capitalisme. Le capitalisme a développé à une échelle sans précédent les échanges transnationaux, créant ainsi un marché mondial sur lequel les capitalistes se livrent une concurrence féroce. Mais la création de ce marché mondial n’a pas unifié totalement les différents marchés nationaux pour autant. L’accumulation capitaliste reste concentrée autour de marchés régis par des États-nations. Ces marchés nationaux ont concentré le capital de manière inégale pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le développement historique du capitalisme est situé géographiquement, et sa diffusion subséquente a contribué à favoriser les différences entre une poignée de nations et le reste du monde. Les dynamiques de dépendance et de domination qui en résultent ont contribué à creuser encore plus cette différence initiale de richesse.

Lié aux développement des forces productives et à la lutte des classes, le coût de la force de travail, c’est-à-dire le salaire, est inégal à l’échelle mondiale. Ces inégalités entre les fractions nationales de la classe travailleuse est la base sur laquelle s’est construite l’arbitrage mondial du travail, c’est-à-dire la tendance à délocaliser vers les pays à bas salaires les secteurs économiques, surtout manufacturiers, les plus demandeurs en main-d’œuvre. La délocalisation massive d’un grand nombre d’activités économiques des pays dominants vers les pays périphériques (motivée par la quête de profit), qui a été largement documentée et dont les effets continuent de se faire sentir, a profondément bouleversé l’économie des pays périphériques d’accueil. Une des principales conséquences de la délocalisation massive est l’exode rural d’une partie conséquente de la population des pays périphériques vers les centres urbains et les régions nouvellement industrielles ; c’est notamment le cas dans un grand nombre de pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est (Chine, Taïwan, Vietnam, Corée du Sud). Si les effets sur l’emploi des délocalisations ont pu paraître délétères pour les travailleurs des pays capitalistes avancés, ces mêmes délocalisations ne sont pas parvenues à offrir un travail à toute la main-d’œuvre fraîchement disponible dans les pays périphériques. Dans bien des cas, les travailleurs de ces mêmes pays font face à un chômage de masse et à une mise en concurrence très rude pour l’accès à l’emploi. Les migrations de travailleurs constituent le revers de l’arbitrage des entreprises des pays capitalistes avancés, les travailleurs des pays pauvres cherchant à atteindre les centres d’accumulation avant tout pour trouver du travail mais également pour bénéficier de salaires plus élevés4.

Réalité des migrations dans le monde

Il s’agit d’abord de prendre du recul sur les représentations occidentales associées à l’immigration5 et partir de la réalité effective de la migration pour comprendre la place qu’elle occupe dans le mode de production capitaliste. La focale médiatique posée sur les migrations de la périphérie capitaliste vers les pays capitalistes les plus avancés occulte l’importance numérique et économique des migrations entre pays de la Périphérie. Si les grands pôles d’attraction migratoire restent les États-Unis et les pays de l’Union Européenne, auxquels on peut ajouter les pays du Golfe, on observe également que la moitié des migrations transnationales à l’heure actuelle sont d’un pays de la périphérie à un autre. Ce phénomène est la conséquence directe du durcissement des conditions d’accès au séjour dans les pays impérialistes et du développement de nouvelles aires d’attractions économiques dans le Sud souvent liées aux exploitations extractivistes6.

Le modèle capitaliste chinois s’est développé et continue de profiter de l’exploitation de la main-d’œuvre migrante issue de la campagne. Cette migration est largement institutionnalisée par le système du hukou, qui rattache administrativement chaque citoyen à sa région d’origine et limite son accès aux services sociaux dans les villes où il travaille. Malgré des réformes récentes, les grandes villes restent réticentes à accorder un statut urbain complet, ce qui maintient les migrants dans une position secondaire. Ils sont ainsi estimés à environ 177 millions, soit 22 % de la population active chinoise7. Venus de la campagne et allant dans les villes chinoises pour améliorer leur niveau de vie, ces travailleurs se retrouvent disproportionnellement dans l’économie informelle, et touchent des salaires inférieurs à la moyenne nationale8. Plus généralement, cette forme de migration économique interne est développée dans les pays ayant de fortes inégalités régionales liées au déploiement particulier du capitalisme au sein du marché national. C’est particulièrement le cas dans les pays de la périphérie capitaliste, conservant de fortes disparités entre des villes capitalistes et des campagnes où peuvent subsister des formes anciennes de production.

Si la nécessité économique est la première cause de migration, cette donnée ne peut être considérée de manière isolée. La guerre et les transformations climatiques ont des impacts profonds sur les déplacements de population. Nous ne pouvons souscrire à la différence arbitraire entre « réfugiés » et « migrants » utilisée pour discréditer les seconds. Les déplacements mondiaux de population répondent à des dynamiques communes, que ce soit dû au feu des armes ou à la brutalité des rapports de production capitalistes, les êtres humains aspirent à une vie meilleure. Si le droit bourgeois cherche à classer les populations, nous devons étendre notre solidarité à tous ceux qui subissent le système capitaliste.

Réalité en France

C’est une évidence de le rappeler mais la France connaît depuis 150 ans des vagues de migrations régulières. Tandis que les autres pays européens ont été essentiellement des pays d’émigration, la France, avec sa transition démographique rapide et son exode rural tardif, a rapidement eu besoin de main-d’œuvre industrielle. L’immigration internationale en France fut d’abord belge, italienne, polonaise avant d’être espagnole, portugaise et maghrébine. Dans chacun de ces cas l’accueil de travailleurs immigrés fut conditionné par les besoins des secteurs économiques à forte demande de main-d’œuvre. Le contrôle étatique de l’immigration ayant tendance à venir dans un second temps pour encadrer les flux provoqués par les besoins du marché du travail9. À ces migrations transnationales, il faut également ajouter la migration interne vers les villes de la population rurale. Les premières vagues d’immigration sont loin de l’image d’Épinal que nous dressent nos réactionnaires contemporains, les pogroms anti-immigrés survenant dès les années 1880-1890, à l’image du massacre des Italiens à Aigues-Mortes le 17 août 1893. Lors des crises économiques, les immigrés ne sont plus considérés comme une manne économique et se transforment en boucs émissaires. Les expulsions se multiplient alors dans un climat d’exaltation nationaliste ; c’est notamment le cas après la crise de 1929. En tant que principale incarnation du « prolétariat surnuméraire », les travailleurs immigrés sont systématiquement en première ligne contre les attaques de la bourgeoisie. Après la Seconde Guerre mondiale, l’immigration post-coloniale issue du Maghreb a occupé une place particulière liée en grande partie à la Révolution algérienne. Dans la phase de croissance économique post Seconde Guerre Mondiale, le patronat et le gouvernement français ont favorisé l’arrivée de centaines de milliers de travailleurs maghrébins. Mais la Révolution Algérienne et le ralentissement économique brutal ont favorisé le développement d’un racisme brutal vis-à-vis des travailleurs maghrébins et de leur famille qui sont arrivés dans les années suivantes. Essentiellement parqués dans des bidonvilles puis dans des habitats collectifs ghettoïsés, ils ont été et sont encore particulièrement victimes de la violence policière et de la violence raciste.

Ces rappels historiques ne sont pas là pour relativiser la violence que subissent les populations immigrées dans la France actuelle, mais de réancrer cette réalité dans une histoire dans laquelle on voit surgir des répétitions et des schémas. Les différentes fractions de la bourgeoisie française ont toujours eu des positions ambivalentes vis-à-vis des travailleurs immigrés, les voyant tantôt comme une manne économique à développer puis comme une variable d’ajustement à réprimer.

Aujourd’hui, une partie conséquente de la population française est née dans un autre pays, qui représente 11,6% de la population en 202510. Loin des représentations médiatiques, les immigrés arrivés récemment en France sont majoritairement des femmes et sont en majorité diplômés du supérieur11. Cette dernière réalité illustre l’impact des politiques cherchant à contrôler les flux migratoires pour attirer des travailleurs qualifiés.

Il existe enfin une émigration en France, tournée vers d’autres pays capitalistes avancés, qui se compose essentiellement de jeunes diplômés du supérieur cherchant à faire carrière à l’étranger12.

Le mouvement ouvrier français et les immigrés

La relation entre les travailleurs immigrés et les formes organisées du mouvement ouvrier français est ambigüe et parcourue de tensions, mais elle révèle aussi des points de convergence et de luttes. Cette ambiguïté reflète la tension historique entre une frange du mouvement ouvrier et socialiste s’organisant autour et dans le cadre républicain, sensible au nationalisme, et une frange révolutionnaire partisane de la lutte internationale du prolétariat. Si des exemples inverses existent et ont existé, les révolutionnaires ont été historiquement et tendanciellement plus favorables à l’organisation collective des travailleurs immigrés pour leur émancipation. Cette opposition se matérialise particulièrement dans les positions distinctes de la CGT (dirigée par la Section Française de l’Internationale Ouvrière qui deviendra le Parti socialiste) et la CGT-U (dirigée par la Section Française de l’Internationale Communiste qui deviendra le Parti Communiste). Tandis que la CGT revendiquait des « quotas d’immigrés »13, la CGT-U tenait des positions anticoloniales et anti-chauvines grâce à son orientation révolutionnaire et internationaliste14. La CGT-U organisait également des groupes « Main-d’œuvre immigrée » (MOI) dans ses syndicats15, dont les cadres syndicaux formeront plus tard les groupes de résistance Franc-Tireur et Partisans – Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) qui s’illustreront héroïquement dans les combats contre l’occupant nazi. Le camp révolutionnaire n’était toutefois pas exempt de contradictions internes : des dirigeants de la CGT-U et du PCF comme Benoît Frachon ou Julien Racamond ont dû publiquement dénoncer, au sein même de leurs organisations, des syndicats unitaires qui réclamaient que le travail revienne en priorité aux ouvriers français, et appeler à une « éducation internationaliste » systématique de leurs militants. La SFIC a également pu revenir sur ses positions internationalistes lors de rapprochements avec les organisations réformistes dans le cadre du Front Populaire en 1936.

Dans cet historique, il ne faut pas oublier les formes autonomes d’organisations d’immigrés en France. Celles-ci prirent historiquement des formes diverses avec notamment des sections françaises d’organisations de pays étrangers ou colonisés par la France. Mais la création d’organisations adressant spécifiquement la question des travailleurs immigrés est plus tardive. Ainsi dans les années 1970, le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), proche des mouvements d’extrême-gauche français et notamment de la Gauche Prolétarienne, a pu avoir une certaine influence politique dans la population immigrée d’origine maghrébine. Le MTA naît dans le prolongement des comités Palestine, après la mort de Djellali Ben Ali en 1971, et se constitue formellement lors d’un congrès en juin 1972, où les militants arabes décident de leur autonomie organisationnelle vis-à-vis des maoïstes français : il s’agit alors de porter à la fois des revendications anticoloniales (Palestine, dictatures des pays arabes) et des revendications de travailleurs (carte de travail, carte de séjour, conditions d’embauche). Cette autonomisation s’accélère avec la dissolution de la Gauche Prolétarienne en 1973 et des désaccords sur la question israélo-palestinienne après la prise d’otages de Munich en 1972. Mais rapidement les organisations de défense des populations immigrées abandonnent le vocabulaire de la lutte des classes pour se focaliser essentiellement sur la lutte contre les violences racistes dans une période de transformation des représentations liées à l’immigration. Ce basculement se lit notamment dans la simultanéité, fin 1983, entre la grève ouvrière classique de Talbot-Poissy (des travailleurs immigrés sacrifiés dans un plan de licenciements) et la Marche pour l’égalité et contre le racisme, rapidement rebaptisée « marche des Beurs », qui déplace la focale médiatique et politique vers la représentativité plutôt que vers la lutte de classe.

L’offensive anti-immigrés et l’islamophobie

Les débats sur l’immigration et la figure fantasmée de « l’immigré » sont historiquement le réceptacle de toutes les paniques morales des franges réactionnaires de la bourgeoisie. Mais dorénavant ce n’est plus leur apanage exclusif, les discours sur l’immigration sont devenus centraux dans le débat public et particulièrement en période électorale où même les libéraux bon teint n’hésitent pas à tenir des discours farouchement xénophobes.

La figure de l’immigré et les considérations politiques qui lui sont associées n’est pas nouvelle mais trouve ses racines dans une histoire de la pensée réactionnaire vieille de plus d’un siècle. Tour à tour voleur de travail mais aussi chômeur et assisté, séparatiste mais prenant trop de place dans la société, il catalyse la figure d’un « autre » nécessairement source de tous les maux. Mais l’immigré comme construction idéologique a peu à peu partagé sa place avec une autre figure : celle du « musulman ». Ce tournant trouve son origine dans les transformations économiques et sociales des années 1980 en France et plus largement dans les pays capitalistes avancés. Le précédent cycle d’expansion économique étant arrivé à son terme, la structure productive française évolue et avec elle les expressions de la lutte des classes. Alors que l’appareil productif français se délocalise et que l’intensité des luttes économiques s’affaiblit, le creuset d’assimilation (très imparfait) qu’avait pu constituer les luttes collectives se fracture, tandis que les échecs du nationalisme arabe et l’essor de l’islamisme qui en a résulté donnent un prétexte politique pour lier cette partie du prolétariat devenue gênante avec un ennemi extérieur. Se forme alors l’image d’une cinquième colonne musulmane au sein de la société française. Le 11 septembre 2001 et la politique de la « guerre contre le terrorisme » (ou « Great War on Terror » selon les mots de l’administration Bush) a fait passer un cap décisif dans la progression de discours et de politiques ciblant spécifiquement les musulmans.

« Premier parti de France », le Rassemblement National a constitué depuis sa fondation son idéologie et ses discours sur le sentiment anti-immigré et le racisme. Sa possible victoire en 2027 constituerait non pas une rupture mais un pas en avant dans la constitution d’une « sous-classe » immigrée destinée à être exploitée au maximum de ses capacités et renvoyable au besoin. Leur hypothétique victoire ne signerait probablement pas la fin de l’immigration en France en tant que telle mais le durcissement brutal d’un processus déjà en cours.

Cependant, penser à partir du seul cadre français sur une telle question est nécessairement limitant. Aujourd’hui, la gestion des flux migratoires est contrôlée en grande partie au niveau de l’Union Européenne. À travers Frontex et le développement d’accords visant à sous-traiter l’accueil de migrants aux pays limitrophes de l’UE, celle-ci développe une politique globale de gestion des flux profondément xénophobe et raciste.

Contradictions dans la population immigrée

La population immigrée ne constitue pas un tout homogène mais est une abstraction interclasse remplie de strates et de contradictions. Lorsque l’on évoque les problématiques et les tâches politiques vis-à-vis de la population immigrée, il s’agit donc de réfléchir aux différentes contradictions qui parcourent cette population. C’est en identifiant ces différents niveaux d’analyses que nous pouvons articuler différents niveaux d’intervention politique sur la question.

En ce sens, nous pouvons considérer que la figure du musulman est le fer de lance des politiques racistes et xéphobes tout en développant des thèses et une intervention critique de la religion. Le caractère discriminé d’une religion à l’échelle nationale ne présuppose pas qu’elle ne puisse elle-même être un instrument de domination dans l’intime et les cercles familiaux, et de la même manière le caractère exploité du travailleur masculin ne l’empêche pas d’être dominant et se comporter comme un « bourgeois dans son foyer ».

Comme nous l’avons vu précédemment, les nouveaux immigrés en France sont majoritairement des femmes, illustrant la transformation dans l’appareil productif français et les besoins en travail qui en découlent. C’est également lié à la baisse de la part des femmes venues à travers le dispositif de « regroupement familial » comparé aux migrantes aux parcours « autonomes ». Le vieillissement de la population crée des besoins en aide à la personne, une activité qui s’est largement marchandisée, qui ne peut par définition pas être délocalisée et qui nécessite beaucoup de travailleurs et en l’occurrence de travailleuses. Plus généralement, c’est l’ensemble des entreprises de services qui a de forts besoins en travail humain et qui cherche parmi les travailleuses immigrées une main-d’œuvre acceptant les contrats précaires et les conditions difficiles de travail qui leurs sont proposées. Le genre est une ligne de démarcation dans la population immigrée comme dans la population en général. Les femmes immigrées sont disproportionnellement touchées par les violences sexistes et sexuelles, notamment dans le cadre de leur parcours migratoire, et par l’oppression patriarcale en général. Elles se retrouvent disproportionnement dans des situations de prostitution au sein de réseaux internationaux de traite encadrant l’importation de femmes afin de les utiliser comme prostituées en Occident.

L’accès à la nationalité se pose également comme une grande ligne de démarcation interne, économique et idéologique. Parmi les personnes immigrées, une partie seulement est naturalisée française et une partie est présente illégalement sur le territoire. Ces trois populations (naturalisés, présents avec un titre de séjour, sans-papiers) connaissent d’immenses disparités dans leurs conditions d’existence, les personnes sans-papiers constituant la fraction la plus exploitée du prolétariat français du fait de leur précarité statutaire. Cette stratification interne va probablement continuer à empirer avec le durcissement des conditions d’accès à la nationalité et les politiques de criminalisation des sans-papiers en France. Mais il ne faut pas exclure la possibilité inverse de voir des forces libérales ou sociales-démocrates faire pression pour des régularisations partielles afin de soutenir l’économie française. C’est en ce sens que nous avions pu voir une tribune de parlementaires du PCF aux macronistes appelant à des régularisations partielles dans les secteurs économiques en tension16.

Unité de classe et perspective politique

La stratification et l’hétérogénéité du prolétariat comme de la population immigrée pose de manière directe la question des orientations politiques à adopter pour construire un programme communiste unificateur. Face au racisme et à la xénophobie, il s’agit de chercher à construire l’unité de la classe au service d’une perspective révolutionnaire, c’est-à-dire la mise en avant d’intérêts communs au sein de la classe prolétaire internationale dans le combat contre le capital. Mais cela ne doit pas impliquer pour autant de prendre le prolétariat comme un tout déjà constitué. Le prolétariat est parcouru de tensions liées à la condition immigrée, est divisé par le genre mais également par le secteur d’activité ou encore l’espace de vie. Alors on ne peut brandir l’unité de classe comme un moyen de censure des revendications spécifiques du prolétariat immigré. Confronter le nationalisme, le chauvinisme, le racisme et la xénophobie dans la classe est le moyen de réaliser l’unité de la classe de manière effective. Pour ce faire, il faut amener plus loin les questions politiques et élever le niveau de conscience au-delà des faux dilemmes posés par la bourgeoisie.

Il s’agit également de reconstruire une hégémonie par la solidarité et le lien social. S’il ne faut pas idéaliser les formes antérieures de sociabilité ouvrière, l’atomisation et le repli individuel participent à la pénétration des idées réactionnaires dans la classe. Alors notre travail politique doit articuler la défense d’idées internationalistes avec le développement de conditions permettant leur implantation effective dans les masses.

Nous aspirons à défendre une perspective communiste et internationaliste sur l’immigration dans notre période de surenchère nationale et de faiblesse historique du mouvement communiste. Cela passe d’abord par assumer un discours clair : nous luttons pour l’émancipation mondiale des exploités et des opprimés. Si notre organisation lutte principalement dans un cadre national, ce n’est qu’une conséquence de la construction d’Etats-nations et de leurs espaces différenciés d’accumulation de capital. Nous comprenons la lutte communiste en France comme la fraction nationale de la lutte du Mouvement Communiste International pour un monde socialiste. En partant de cette analyse, nous ne souscrivons à aucune des politiques bourgeoises visant à maximiser le taux d’exploitation national par l’importation ou l’expulsion d’une partie de sa main-d’œuvre. Nous sommes donc pour donc l’abrogation de toutes les mesures de contrôle social et policier que subissent les populations migrantes et pour une pleine égalité de droits. Pour construire l’unité de la classe, nous devons lutter contre toutes les barrières objectives que la bourgeoisie met dans notre chemin. Mais nous refusons dans le même temps de rentrer dans le chantage impérialiste qui pousse à choisir la misère au pays ou l’exploitation dans la métropole. Pour briser ce faux dilemme, nous pensons que les communistes des centres impérialistes doivent unir leur destin à ceux des milliards d’exploités à travers le monde pour construire une humanité socialiste.

  1. https://www.lesechos.fr/monde/europe/en-italie-meloni-ouvre-les-portes-a-500000-travailleurs-etrangers-supplementaires-2174152
  2. « Le capitalisme et l’immigration des ouvriers », Lénine, 1913
  3. https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/bienvenue-en-france-la-strategie-d-attractivite-pour-les-etudiants-internationaux-49178
  4. L’impérialisme au XXIème siècle : Mondialisation, surexploitation et crise finale du capitalisme, John Smith, Monthly Review Press, 2016
  5. Dans ce but, il convient de rappeler que l’émigration européenne du XIXème siècle a concerné environ 1/6 de la population estimée sur le continent à l’époque, et qu’en proportions, les mouvements de population actuels des pays périphériques vers les pays capitalistes avancés sont loin d’atteindre de tels niveaux. L’Europe a bien plus été une terre d’émigration (particulièrement dans les pays colonisés et sous le joug de l’impérialisme naissant) que ne le sont à l’heure actuelle la plupart des pays périphériques.
  6. « Les migrations Sud-Sud, révélatrices de la pauvreté et de l’instabilité ? », Olivier Pliez, Les Cahiers français : documents d’actualité, 2002
  7. urlr.me/fWGvAP
  8. Ibid.
  9. https://www.lhistoire.fr/la-france-un-vieux-pays-dimmigration
  10. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212
  11. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212#onglet-2
  12. https://www.histoire-immigration.fr/les-migrations/les-francais-emigrent-ils-a-l-etranger
  13. Une mesure dont il faut noter que la loi de 1932 fixant ces quotas (10 % de travailleurs étrangers dans le privé, 5 % dans le public) provient à l’origine d’une proposition de loi déposée par les socialistes, le discours confédéral de la CGT jusqu’en 1934 portant plutôt sur le refus de la « concurrence » étrangère.
  14. stratification-raciale-de-la-classe-ouvriere-par-la-classe-dominante-en-france-et-reponses-syndicales
  15. Un service créé dès 1923 sous le nom de Main-d’œuvre étrangère (MOE), structuré en groupes de langue, et renommé MOI en 1932 pour paraître plus neutre dans le contexte xénophobe de la crise économique ; en 1934, treize sous-sections nationales étaient recensées : italienne, polonaise, espagnole, arménienne, hongroise, ukrainienne, yougoslave, tchécoslovaque, roumaine, russe, juive, bulgare, grecque et albanaise.
  16. https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/loi-immigration-nous-demandons-des-mesures-urgentes-humanistes-et-concretes-pour-la-regularisation-des-travailleurs-sans-papiers-20230911_FDPD34IQVVBUDOE35TPW56TXSU/?redirected=1