Réflexions sur l’antifascisme

La mort de Quentin Deranque, militant fasciste, le mois dernier à Lyon, est venue mettre l’antifascisme au centre de la répression étatique et au cœur des débats. Si les dissolutions d’organisations antifascistes s’étaient accélérées récemment, nous pouvons nous attendre à un nouveau durcissement de la répression. Face à cela, et avant toutes choses, il est nécessaire de rappeler notre solidarité et notre lutte commune avec ces groupes, d’autant plus quand des militantes et des militants risquent la prison pour leur engagement. L’utilisation de la violence physique, dont les modalités doivent bien sûr être débattues, est un moyen nécessaire à la lutte contre le fascisme. Nous ne l’idéalisons pas, mais son utilisation et donc la réflexion à son propos ainsi que sa préparation nous sont rendues nécessaires par les circonstances de la lutte antifasciste, de la même manière que dans tout processus révolutionnaire. Si l’utilisation de la violence ne peut pas être considérée comme moralement neutre, les fins l’emportent largement sur les moyens quand on doit juger du caractère d’une violence particulière. Ainsi il ne peut y avoir d’équivalence morale tirée entre violence fasciste et antifasciste, comme il ne peut y avoir d’équivalence morale entre l’utilisation de la violence à des fins révolutionnaires et celle d’un État bourgeois. La mort de ce militant n’est pas un événement isolé et s’inscrit dans les séries d’affrontements et d’agressions impliquant les groupes fascistes en France, et plus particulièrement à Lyon. Mais dans le climat réactionnaire de la politique bourgeoise et dans l’atmosphère relativement pacifiée de la société française, un mort de violences politiques est un événement à la résonance particulière. Alors qu’il fut mobilisé comme symbole de l’alliance électorale du Nouveau Front Populaire, l’antifascisme se voit ainsi attaqué frontalement par un arc très large allant de la gauche aux réactionnaires habituels. Si cela ne nous surprend en rien, nous notons particulièrement la position lâche du PCF qui, en condamnant les méthodes antifascistes, insulte la mémoire de ses militants et militantes tombés sous la bannière des Franc-Tireurs et Partisans en France et des Brigades Internationales en Espagne. Dans des modalités très différentes, l’antifascisme est également un sujet de débat dans les organisations communistes concernant les méthodes, stratégies et tactiques à adopter, mais également dans l’analyse même de ce qu’est le fascisme. Si aujourd’hui le contexte nous pousse à serrer les rangs, il ouvre en parallèle une série de questionnements et de débats dans lesquels nous cherchons à apporter notre contribution.

Fascistes et antifascistes

À l’heure actuelle en France il existe un milieu antifasciste composé de différentes organisations aux pratiques et aux orientations politiques variées. Très éloignées de la vague d’organisations antifascistes de l’entre-deux-guerres, ces organisations entretiennent des rapports ambivalents avec les organisations réformistes et révolutionnaires. Initialement plus proche des milieux anarchistes, le milieu a désormais tendance à graviter de plus en plus dans le giron de la France Insoumise et de l’aile gauche de la social-démocratie plus généralement, et cela même pour les organisations antifascistes se revendiquant “autonomes”, par héritage des organisations antifascistes allemandes anarchistes des années soixante-dix et quatre-vingts. Cette prédominance du réformisme n’est pas surprenante, l’utilisation de moyens violents n’a rien de révolutionnaire en soi et il paraît normal qu’à l’instar du reste du monde militant, les antifascistes soient soumis à l’hégémonie réformiste. De plus, les liens entre le milieu antifasciste et les différentes organisations révolutionnaires sont distendus et hétérogènes.

La Jeune Garde Antifasciste, actuellement sous le feu de la répression étatique, est représentative d’une évolution particulière dans le milieu français. Longtemps sans lien direct avec les représentants institutionnels de la gauche réformiste, malgré une certaine porosité idéologique, cette organisation est celle qui a poussé le plus loin le rapprochement entre gauche parlementaire et antifascistes ces dernières années, en envoyant un de ses militants à l’Assemblée Nationale. En parallèle, elle proposait des innovations intéressantes dans le milieu à travers une organisation nationale qui voulait (du moins en théorie) rompre avec l’affinitaire et l’aspect contre-culturel de l’antifascisme autonome traditionnel, en se basant initialement sur l’héritage d’organisations plus anciennes comme les organisations de combat de la SFIO.1

De manière générale, le militantisme antifasciste actuel prend essentiellement la forme d’un travail de fichage et de prise d’informations sur les activités des groupes fascistes, auquel s’adjoignent des actions de rue d’intensité variable et quelques actions d’agitation politique plus ou moins poussées suivant les groupes. Il existe toutefois de par la nature même du mouvement de nombreuses spécificités locales, et cette présentation n’a pas vocation à être exhaustive.

En face, les organisations fascistes en France sont de tailles variables mais restent globalement des groupuscules décentralisés. Leur maillage territorial couvre l’ensemble des grandes villes et de nombreuses villes de taille moyenne, les tentatives de structuration nationale comme le Bastion Social ou Génération Identitaire ayant été dissoutes par le gouvernement ces dernières années. Il existe certaines divergences idéologiques et de pratiques entre ces organisations. On retrouve un courant identitaire qui a cherché à se restructurer après la dissolution de Génération Identitaire, et celui-ci donne à voir une image plus lisse que d’autres courants, axant essentiellement ses actions sur de l’agit-prop. Le courant dit “nationaliste-révolutionnaire” (terme qui est souvent un euphémisme pour ne pas dire néonazi), est en moyenne plus violent et sans stratégie d’édulcoration des discours et des actions. Enfin, les organisations issues de la scission de l’Action Française complètent le tableau. Souvent le premier pas dans le militantisme pour les militants de ces groupes, qui rejoignent généralement par la suite d’autres organisations plus combatives à leurs yeux. Les divergences idéologiques qui peuvent exister, tout comme les rivalités interpersonnelles, n’empêchent pas ces groupes d’agir de concert dans le cadre d’actions de rue violentes. Leurs liens avec le Rassemblement National sont bien réels mais ne doivent pas être surestimés. Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, le RN n’hésite pas à purger et dénoncer ces groupes lorsqu’il en ressent le besoin. Globalement, malgré l’éparpillement dans de nombreux groupes différents et leur faible nombre de militants au total, ces organisations constituent néanmoins une menace pour les organisations progressistes ainsi que les personnes LGBTI, noires ou arabes. Cette menace est due à la place centrale qu’occupe la violence dans leur activité et leur idéologie. Même si certains groupes privilégient avant tout l’agitation médiatique plutôt que le combat de rue, la mouvance constitue de manière générale une menace à ne pas sous-estimer. À l’inverse, il ne faut pas non plus surestimer le niveau de conflictualité et de violence politique en France à l’heure actuelle, et même si l’on peut s’attendre à une augmentation progressive de cette conflictualité, nous restons dans un paradigme globalement pacifié dans lequel la menace de la répression étatique reste bien plus tangible que la violence fasciste.

Critique et autocritique

Comme nous l’avons rappelé, dans la séquence qui vient de s’ouvrir avec le décès de Quentin Deranque, il est nécessaire que nous apportions un soutien sans faille aux organisations réprimées. Toutefois, il nous paraît nécessaire de formuler une critique de l’antifascisme dans ses formes actuelles.
Néanmoins, avant toute critique, il nous paraît également nécessaire de faire une autocritique concernant le rôle que jouent les organisations communistes dans la lutte antifasciste. En effet, celle-ci est souvent déléguée aux seuls groupes antifas, et des questions concrètes comme l’autodéfense et la sécurité des événements militants sont délaissées. La problématique de l’autodéfense est pourtant centrale car elle est transversale avec la nécessité de développer des capacités à lutter contre la répression étatique, de la sécurisation des cortèges en manifestation jusqu’à la sécurité numérique.

Au-delà de la question des moyens que les groupuscules de notre milieu sont en mesure d’allouer à la lutte antifasciste, c’est aussi en raison du faible niveau de violence politique dans la plupart des villes en France que la question de l’autodéfense ne se pose généralement de façon concrète qu’après une attaque fasciste. En jouant un rôle de “paratonnerre” il est vrai que les groupes antifascistes, de par leur existence même, diminuent le risque d’attaques sur d’autres organisations. Mais cette séparation entre organisations révolutionnaires et groupes antifascistes est dommageable à nos deux mouvances : si le rôle essentiellement tourné vers le fichage et l’autodéfense de rue des groupes antifascistes est limité, les compétences ainsi développées devraient être du plus grand intérêt pour les organisations révolutionnaires. La question de l’autodéfense et de l’usage de la violence sont en effet des questions d’actualité qui risquent de devenir de plus en plus prégnantes étant donné le contexte actuel et son développement prévisible. Ce fossé devient d’autant plus critiquable quand des organisations agitent à longueur de temps l’imminence d’un danger fasciste pour justifier leur opportunisme idéologique sans prendre de mesures à la hauteur du danger supposé. Ceci étant dit, nous ne pouvons que critiquer les dérives affinitaires et groupusculaires qui sont particulièrement présentes dans le milieu antifasciste. Si elles sont présentes dans l’ensemble des groupes extra-parlementaires, celles-ci se retrouvent d’autant plus dans les groupes antifascistes, prenant même des formes plus poussées autour de codes esthétiques communs comme le style “casual”, ou l’attirail antifa avec DrMarten’s à lacets rouges dans les années 2000. Organisés sur la base d’un consensus politique souvent minimal, le milieu antifasciste a tendance à coaguler autour d’individualités fortes ou de groupes unis par des liens amicaux. Et ce d’autant plus que ce mode de fonctionnement restreint est même parfois revendiqué par une partie de la mouvance. Ce phénomène n’est pas étranger à la percée du réformisme dans le milieu : en se contentant d’un consensus politique a minima et d’un fonctionnement informel et local, les groupes sont pris dans le marasme du réformisme hégémonique, en l’occurrence celui de la France Insoumise.

Certains groupes dans le sillage de la Jeune Garde Antifasciste étendent leur action de la simple lutte contre les groupes fascistes à la lutte contre le Rassemblement National. Mais cette lutte est essentiellement basée sur la dénonciation morale autour des aspects les plus réactionnaires des discours des militants et militantes du RN. Nous sommes plus que sceptiques de la pertinence d’une telle approche, les réactionnaires portant leur position idéologique l’écrasante majorité du temps en connaissance de cause, et donc avec un sens moral la justifiant. Ainsi pointer du doigt le racisme du RN ne va pas en détacher ses électeurs, de la même manière que la simple focalisation sur les questions économiques ne fonctionne pas. Et en se focalisant sur l’arène politique institutionnelle ces groupes accentuent leur allégeance de fait au réformisme. La réactionnarisation de notre société et de son appareil politique institutionnel sont une tendance de fond qui dépasse l’incarnation particulière qu’en est le RN.

Enfin, certains groupes peuvent se revendiquer révolutionnaires et afficher des slogans contre le capitalisme et l’impérialisme. Les Actions Antifascistes Paris-Banlieue et Tolosa2 étant représentatives de cette tendance. Ces organisations pouvant même mobiliser l’héritage des mouvements marxistes de lutte anti-coloniale et du mouvement communiste combattant des années 70-80 dans leurs tables de presse. Ce développement s’inscrit également dans l’influence théorique des penseurs décoloniaux3 sur le mouvement… sur le mouvement à travers le développement d’un discours faisant le lien entre racisme d’État et fascisation de l’État français. Mais au-delà des mots d’ordres radicaux, la réalité de la pratique de ces organisations est également celle d’organisations réformistes n’envisageant le mouvement “révolutionnaire” potentiel uniquement comme la somme des organisations de défense des intérêts immédiats. La critique de la social-démocratie prend la forme d’une dénonciation des éléments les plus droitiers de celle-ci tout en adhérant à l’idée d’une “gauche de rupture” représentant concrètement la France Insoumise. Il s’agirait d’exercer une pression sur celle-ci pour qu’elle se transforme en outil émancipateur. C’est en ce sens que malgré la radicalité annoncée, l’AFA Paris-Banlieue a également participé aux initiatives de soutien au Nouveau Front Populaire …avec l’ensemble de l’aile gauche de la sociale-démocratie4. C’est ainsi que malgré un discours marxisant ces organisations se retrouvent à développer une pratique et une théorisation qui les place de fait dans le camp réformiste.

Si l’on cherche à lutter jusqu’au bout contre le fascisme, on ne peut se contenter d’un militantisme purement antifasciste, ne se focalisant ainsi que sur les conséquences de phénomènes plus profonds.

Pour un antifascisme révolutionnaire

Si nous formulons cette critique c’est parce que nous pensons qu’une lutte antifasciste qui n’est pas adossée à un projet de transformation révolutionnaire de la société ne peut être que partielle. Le fascisme constitue une des formes possibles de la dictature de la bourgeoisie dans le cadre du capitalisme. La tentation du recours au fascisme est minoritaire dans le cours normal des choses, mais devient une véritable possibilité pour une fraction importante de la bourgeoisie lorsque celle-ci entrevoit une profonde crise de son consensus, pour des causes internes ou externes. Les analyses faisant du fascisme une constante dans l’histoire du capitalisme tendent à minorer les horreurs commises dans le cadre de la démocratie bourgeoise, et poussent ainsi à défendre des solutions réformistes. Les démocraties bourgeoises n’ont pas attendu les fascistes pour tirer sur les ouvriers, imposer leur règne colonial et se salir les mains du sang des peuples.

En ce sens, nous considérons que pour aller jusqu’au bout de sa mission, la lutte antifasciste doit revenir à ses racines, celles d’un lien organique entre l’autodéfense et la lutte immédiate contre la menace fasciste d’un côté, et la proposition d’une alternative au mode de production capitaliste qui le fait naître de l’autre. L’acte le plus antifasciste qui soit, c’est d’agir concrètement pour la révolution communiste, seule à même d’en finir définitivement avec le spectre de la barbarie. Pour ce faire, les organisations communistes se doivent de constituer une alternative crédible à l’hégémonie de la social-démocratie sur la lutte antifasciste. Il est également nécessaire que les organisations communistes mènent une réflexion sur leurs pratiques en termes d’autodéfense et de lutte contre les groupes fascistes, et élaborent une ligne politique claire fondée sur une analyse rationnelle du contexte et des forces en présence. Ce travail de réflexion doit s’accompagner d’une mise en pratique concrète de notre ligne politique, afin de la mettre à l’épreuve du réel et de la réajuster si besoin.

En l’état, le mouvement communiste est faible, il n’existe pas de Parti Communiste capable d’assumer la tâche de direction politique de l’action antifasciste. Mais il ne s’agit pas de le constater et de rester les bras croisés, et pour que le mouvement révolutionnaire prenne la direction politique du combat contre le fascisme il faut construire au préalable les germes d’une action commune. Cela passe d’abord par une solidarité face à la répression étatique, mais nous pensons que cela doit aller plus loin, et qu’il est nécessaire d’entreprendre un véritable travail de formation et d’échanges communs. Ce travail unitaire pouvant servir à terme de base sur laquelle reconstruire un antifascisme révolutionnaire.

  1. Présentation de la Jeune Garde Lyon – Rebellyon.info
  2. Dans cette interview l’AFA Tolosa développe son interprétation d’un antifascisme révolutionnaire
  3. Pour une critique de ce courant voir notre article à lire ici
  4. Initiative du meeting unitaire “Que faire ?”.