La succession des crises du capitalisme a eu un effet désastreux sur le logement, qui fait actuellement face à une crise structurelle s’aggravant d’année en année. En 2018, la FLD (Fondation pour le Logement des Défavorisés) estimait à environ 200 000 le nombre de personnes sans domicile. Elles sont aujourd’hui près de 350 000 (REML 2025, FLD). Ce constat est frappant, mais il reste largement ignoré par une partie de la population, notamment dans les grandes métropoles, où les habitants détournent souvent le regard malgré la présence de plus en plus visible de personnes vivant dans la rue. Ces dernières représentent une partie du public touché par le sans-abrisme, terme désignant la situation des personnes privées de logement stable et contraintes de vivre dehors ou dans des conditions de grande précarité.
Le premier épisode de cette série a dressé un état des lieux de la crise du logement au début de cette décennie, en expliquant ses causes profondes, ainsi que les solutions théoriques proposées par trois courants de pensée distincts : le capitalisme (incluant la pensée réformiste), l’anarchisme et le socialisme. Dans ce deuxième épisode, nous actualisons notre analyse en tenant compte des évolutions survenues depuis la publication du précédent. Nous examinerons, d’un point de vue communiste, les réponses apportées par l’État français à la crise du logement. Par cet article, nous visons à replacer les politiques néolibérales, les compromis et les alternatives progressistes au sein du rapport de force de classe.
Etat des lieux du logement
Dans le premier épisode, nous avions analysé la contrainte structurelle qui encadre le logement sous le capitalisme. Ces mécanismes demeurent inchangés, même si la succession de crises et l’aggravation de la précarité amplifient leurs effets les plus néfastes. Nous observons d’abord une logique d’accession à la propriété reposant sur le crédit immobilier, devenu de plus en plus difficile d’accès, y compris pour la petite bourgeoisie. Parallèlement, les locataires voient une part croissante de leurs revenus prélevée, constituant un véritable transfert de richesse vers les propriétaires. Avec la stagnation des salaires et la hausse continue des loyers, cette ponction peut atteindre plus de la moitié des ressources mensuelles des ménages les plus fragiles. Aujourd’hui, 57,5 % des ménages français sont propriétaires ou en cours d’accession, tandis que 40,4 % sont locataires (tableau 1), une répartition qui reste globalement stable depuis une dizaine d’années.
Tableau 1. Statut d’occupation des logements en France, 2025.
Source : Enquête Logement 2025, INSEE.
De plus, l’accumulation du capital et les logiques de concentration propres au capitalisme se manifestent sur le marché du logement : 35 % des propriétaires possèdent plusieurs logements (au moins deux), dont 0,9 % détiennent plus de dix biens, représentant à eux seuls 7,4 % des logements détenus par des propriétaires. La classe rentière incarne une approche purement marchande du logement, qui se traduit également par une part importante de biens vacants, soit 7,7 % du total, soit environ 3 millions de logements. À cela s’ajoutent les logements secondaires, qui représentent 9,8 % du parc immobilier (Enquête Logement 2025, INSEE). En effet, quand le logement devient un bien d’investissement, voire de spéculation, l’avènement d’une classe de rentier est naturel et la loi du profit l’emporte sur la nécessité d’avoir un toit.
Trêve d’un marché privé, qu’en est-il du logement social ? Suite à la succession des crises, des réformes néolibérales et l’enchaînement de régimes politiques poussant à l’austérité, il ne surprend personne d’apprendre que le secteur public remplisse de moins en moins sa fonction de filet de sécurité. Notons que pour 2,76 millions de demandeurs de logement social en 2024, seulement 384 000 on obtenu une attribution effective, soit moins de 9,4%. Cela s’explique en grande partie par un parc de logement social qui stagne depuis les années 1980, marquant la fin d’un État-providence français moteur de politique de reconstruction (tableau 2).
Tableau 2. Nombre de logements HLM en France, 1950-2024.
Source : L’Union sociale pour l’habitat, Dossier “Les chiffres du logement social”, 2025.
Comme nous l’avions souligné dans le premier épisode, la structuration capitaliste du logement au profit de la classe rentière n’est ni le fruit d’une erreur, ni celui d’un détournement malhonnête d’un système supposé neutre, mais bien l’expression d’une société bourgeoise organisée pour servir ces intérêts. Dans ce cadre, parler de « crise du logement » est presque redondant : cette situation, bien que critique, était prévisible. La réalité des prolétaires, qui se trouvent du mauvais côté de ce transfert de richesse, se traduit par une explosion des personnes sans domicile, avec environ 4,2 millions de personnes en situation de mal-logement et 12,3 millions de personnes fragilisées face au logement (REML 2025, FLD).
La réponse de l’appareil étatique bourgeois : entre répression et assistance
À présent, il est temps de se pencher sur les solutions que l’État bourgeois avance face à cette crise. Même si cette situation découle des logiques propres au capitalisme et reste donc inévitable, l’État bourgeois doit présenter des réformes et des politiques sociales, non pour résoudre le problème à sa racine, mais pour calmer la colère populaire et garantir la survie du système qu’il défend. Tout d’abord, penchons nous sur les solutions, en l’occurrence des dispositifs et des aides sociales que propose l’État face à la crise, pour ensuite nous intéresser aux mesures de répression qui caractérisent la réponse étatique.
Depuis son lancement à l’échelle nationale en 2018, la mesure phare de la réponse étatique face au sans-abrisme est le programme Logement d’abord. Nous en sommes actuellement au deuxième volet, qui représentait déjà environ 3,1 milliards d’euros en 2024. Le principe de ce programme est de fournir immédiatement un logement individuel et inconditionnel aux personnes sans domicile. Cette approche favorise un meilleur accès aux soins préventifs et offre un cadre de stabilité propice au rétablissement des addictions ou des troubles psychiques, fréquents chez celles et ceux ayant vécu de longues périodes dans la rue. Ce type de dispositif semble saisir le problème à sa racine, en reconnaissant que le logement est une condition essentielle d’une vie digne et équilibrée, plutôt qu’une récompense accordée après un parcours semé d’épreuves dans divers centres d’hébergement. Cependant, ce dispositif intervient en aval du problème : il s’adresse à celles et ceux qui n’ont ni les moyens financiers, ni le soutien familial, ni le statut légal nécessaire pour accéder au marché locatif privé. Dans sa mise en œuvre concrète, il se traduit surtout par une augmentation des places d’hébergement d’urgence, mesure palliative face à l’ampleur du sans-abrisme. D’autant plus que ce cadre permet à certaines associations du secteur du logement d’obtenir des logements de bailleurs privés, grâce au mécanisme d’intermédiation locative: les propriétaires mettent leurs logements à disposition pour héberger des personnes sans abri, en échange d’un loyer garanti par l’État. Ainsi, on perçoit la nature de cette réponse étatique qui renforce la position des rentiers en garantissant leurs revenus, tandis que la ponction de richesse s’opère, une fois de plus, au détriment des prolétaires. Le déficit structurel de logements abordables n’est donc pas un problème que l’appareil bourgeois cherche véritablement à résoudre : il ne saurait réquisitionner les logements vacants, ni promouvoir la construction massive de logements sociaux, car cela porterait atteinte aux intérêts de la classe rentière. Dès lors, dans un contexte de stagnation des salaires et d’accumulation croissante du capital entre les mains des classes possédantes, ce type d’accommodement est largement insuffisant : les plus démunis continuent d’être poussés à la rue à un rythme bien supérieur à celui auquel le dispositif parvient à les en faire sortir.
Un autre pilier de la réponse de l’État bourgeois sont les aides au logement. Elles ont commencé par l’allocation de logement familiale et l’allocation de logement social pendant la période des Trente Glorieuses, puis la création de l’aide personnalisée au logement (APL) en 1977, suite à l’échec du compromis keynésien. À savoir qu’à son instauration l’APL était présentée comme une solution temporaire face à la montée du chômage, une donnée alarmante puisque aujourd’hui cette aide est essentielle pour des millions de foyers en France. La mise en place de cette dernière coïncide également avec le repli progressif de l’État dans le secteur du logement, ainsi nous faisons face à une logique de subvention d’un marché privé qui ne fait que grandir. En effet, en 2023 (graphique 1) les aides au logement représentaient 44 milliards d’euros, dont 23 milliards pour aider les locataires à payer leur loyer et 21 milliards pour aider les propriétaires. Au total 12,76 milliards d’euros sont allés dans les poches des rentiers du secteur locatif privé. Autrement dit, l’État garantit les revenus des propriétaires, pendant que des millions de foyers restent précarisés et peinent encore à se loger dignement.
Graphique 1. Aides au logement en 2023.
Source : Service des données et études statistiques, 2024.
Ces mesures illustrent les compromis dérisoires qu’un État bourgeois est capable de mettre en place : des réponses qui ne remettent jamais en cause la logique fondamentale permettant la ponction des richesses produites par le prolétariat. Pire encore, il se fait le garant actif dans le maintien de ce transfert de richesse.
La seconde composante de la réponse de l’appareil bourgeois, en contraste avec l’assistance minimale qu’il accorde, est la répression. Cela avait d’ailleurs fait scandale lors des Jeux olympiques de 2024, lorsque les forces de l’ordre ont procédé à une véritable opération de nettoyage social : expulsions massives de squats, de bidonvilles et de campements de sans-abris. L’objectif de masquer la misère de la capitale pour rendre la ville plus présentable aux yeux des touristes dévoile clairement les intérêts que sert l’État bourgeois. Au-delà de cet épisode, on observe une tendance structurelle avec une répression grandissante encadrée par des lois facilitant les expulsions et alourdissant les sanctions contre les occupants précaires. On peut citer la loi “anti-squat” de 2023 ainsi que le projet de loi Kasbarian de 2025, finalement avorté. Ces textes sont justifiés par des récits tels que la “mobilité sociale”, la “protection des bailleurs” ou encore la “prévention des expulsions”. En réalité, ils rendent les expulsions plus simples, plus rapides et plus lourdes de conséquences. Concrètement, ces lois réduisent les délais de procédure, portent la peine d’occupation illicite d’un domicile à trois ans de prison, et élargissent la définition même du domicile : la simple présence de meubles appartenant au propriétaire suffit désormais à qualifier un local de “domicile”, permettant de cibler aussi bien un squatteur qu’un locataire précaire. Elles introduisent en outre de nombreuses sanctions financières : 7 500 € d’amende pour un ménage refusant de quitter les lieux après une décision d’expulsion, 45 000 € pour occupation illicite, et 3 750 € pour toute “propagande ou publicité du squat”. Les expulsions avaient déjà atteint un record historique en 2023 (voir tableau 3). La situation ne fait que s’aggraver : la FLD rapporte pour 2024 plus de 24 000 ménages expulsés, auxquels s’ajoutent deux à trois fois plus de départs anticipés, c’est-à-dire des ménages quittant leur logement avant même la date de l’expulsion officielle.
Tableau 3. Nombre de ménages expulsés en France (2004-2023)
Source : Rapport de l’état du mal-logement 2025, FLD.
Le tableau que dressent ces chiffres révèle un État bourgeois prêt à tout pour défendre les intérêts d’une classe de rentiers. Il mobilise la violence, les compromis et des récits mensongers pour masquer les contradictions inhérentes au marché capitaliste du logement. Ces réponses étatiques frappent de manière disproportionnée les personnes les plus précaires : celles sans soutien familial, placées à la charge de l’État, mais aussi les personnes sans papiers ou en situation irrégulière. Elles sont les premières à subir de plein fouet ces contradictions, mais l’ampleur de la crise s’étend désormais à l’ensemble de la classe prolétaire.
Il est donc essentiel de s’armer à notre tour : d’abord d’une analyse marxiste qui appréhende le logement comme un rapport de classe, ensuite de méthodes de lutte capables d’affronter cet antagonisme et cette privation organisée d’une ressource vitale. Un problème systémique ne se résout pas par une accumulation de compromis, il exige de renverser le système qui le produit, en arrachant les racines par la révolution.