Le mythe de l’Holodomor

L’Ukraine commémore, en ce moment, le tragique anniversaire de l’Holodomor, le « génocide » ukrainien. Depuis 2003, la famine survenue dans la République Socialiste d’Ukraine en 1932 – 1933 est considéré par l’État nationaliste ukrainien comme un génocide. L’URSS stalinienne aurait, sciemment et consciemment, affamé les ukrainiens afin de détruire leur nationalisme.

Nous affirmons évidemment notre soutien aux descendants des victimes de cette tragédie. Trois millions de personne auraient péri durant cette période tragique de l’histoire soviétique.1 Il n’est pas question pour nous de faire preuve de négationnisme et de révisionnisme historique. Nous estimons cependant que la propagande ukrainienne actuelle, et plus généralement la propagande des nations impérialistes de l’OTAN, est malhonnête au sujet de ces événements.

Dans un sujet de tension extrême entre l’Ukraine et la Russie depuis l’annexion de la Crimée, la question de la famine ukrainienne est devenu un outil de propagande formidable pour les nationalistes. Il est un secret pour personne que l’Ukraine est un pays anti-communiste et nationaliste. L’instrumentalisation de la famine ukrainienne permet alors aux nationalistes ukrainiens de disqualifier leurs adversaires de gauche et de rassembler le peuple contre la menace séculaire russe.

Nos arguments ne seront qu’historiques. Nous ne défendrons pas un régime ayant commis un génocide. Si, dans notre argumentaire, nous défendrons le gouvernement soviétique c’est parce que les recherches historiques les plus récentes nous prouvent son innocence. L’Union soviétique n’a pas affamé le peuple ukrainien afin de l’exterminer.

 

La malhonnêteté de la thèse du génocide

Avant d’exposer les faits à la lumière de l’histoire, analysons la pertinence de la thèse d’un prétendu « génocide ukrainien ».

La perspective que l’URSS aurait sciemment affamé l’Ukraine apparu au cœur de la Guerre Froide. L’ouvrage qui légitima l’hypothèse du « génocide ukrainien » est The Harvest of Sorrow de Robert Conquest paru en 1986.2

Cet ouvrage, encore considéré comme une référence est pourtant extrêmement critiqué par les spécialistes. Conquest y affirme que la famine ne toucherait que l’Ukraine. Cela est faux. La famine causa aussi la mort de 2 millions de Russes et 1 millions de Kazakhs. Certaines régions russes ont même statistiquement plus souffert de la famine. C’est le cas, par exemple, de la Basse-Volga.3

De plus, la méthodologie de Conquest pour affirmer que la famine aurait été créée artificiellement est fallacieuse. Il se base sur les statistiques officielles de l’URSS de l’époque ; statistiques que l’on sait fausses. Si ces travaux sont faux, rajoutons que de nombreux livres de Conquest furent publié par Praeger Press, une société américaine à la solde de la CIA. Comment peut-on objectivement croire les allégations de Conquest ?

Une autre thèse traite d’un génocide, tout en remettant en cause l’existence d’un génocide proprement ukrainien. Cette thèse est celle d’un génocide paysan, dont l’un des principaux tenants est l’historien français Nicolas Werth.

En analysant les rapports de l’OGPU (la police politique soviétique) de l’époque,4 Werth explique que la famine est le point d’orgue d’un affrontement entre l’État soviétique et la paysannerie refusant, a priori, la collectivisation. L’État aurait mené toute les mesures criminelles qu’il a mené pour briser la résistance paysanne : ponction excessive de la production agricole, interdiction aux paysans d’émigrer dans les villes, définition de « listes noires » de villages condamnés à ne plus recevoir d’aide extérieur, discrimination envers les koulaks (paysans riches) ne recevant pas d’aide durant la famine.

De nombreux historiens spécialistes du monde agricole critiquent sa méthodologie et son analyse. Lynn Viola insiste sur le fait que trop d’historiens s’appuient sur les rapports de la police politique, fondamentalement négatifs, pour analyser les réactions paysannes aux décisions politiques. En analysant des sources plus diverses, elle compris que le soutien paysan à la collectivisation fut solide car de nombreux paysans voulaient en finir avec les crises frumentaires5 ce que permis la collectivisation et la planification.6

Il n’y aurait donc pas de guerre menée contre la paysannerie en elle-même. Ce sont les koulaks qui devaient être liquidé « en tant que classe ».

 

L’explication historique

Maintenant que nous avons invalidé les thèses des idéologues et des historiens malhonnêtes, regardons ce qu’expliquent les spécialistes.

Depuis l’ouverture des archives soviétiques et la fin de la Guerre Froide, un grand nombre d’historiens et d’historiennes remettent en cause les théories simplistes et à caractères spectaculaires que nous venons d’expliquer.

L’un des principaux apports de ces chercheurs est de montrer qu’avant toute chose, c’est bel et bien une famine réelle et non-artificielle qui touche l’URSS. Les facteurs naturels et climatiques trop longtemps éludés aujourd’hui bien mieux analysés.

L’année 1931 fut la plus sèche depuis le début de la tenue des registres météorologique en URSS. A cette occasion fut crée un organisme de surveillance météorologique et mis en œuvre des projets d’irrigation dans le bassin de la Volga. En 1932, des pluies diluviennes noyèrent les récoltes aux Kazakhstan, en Moyenne-Volga et en Ukraine. Certains districts perdirent jusqu’à 60 % de leurs récoltes dans les événements. S’ajoutent à cela, à cause de la forte humidité, le développement de deux maladies des plantes (charbon, rouille) détruisant les cultures dans les régions inondées. Avec l’arrivée du printemps, la chaleur vient se mêler à l’humidité et les régions agricoles furent touchées par des infestations de papillons de nuit et de criquets.

La collectivisation, l’industrialisation et la dékoulakisation ont fait augmenter le nombre de personnes dépendantes de l’approvisionnement de l’État en denrées. De nombreux koulaks (paysans riches), pour s’opposer à la collectivisation de leurs terres et de leurs moyens de production, massacrèrent massivement leur bétail. La production animale chuta et la baisse de la force de traction animale réduisit les capacités de labour et de récoltes.7 S’ajoutent à ça l’archaïsme des techniques dans une Union Soviétique encore à moitié féodale : assolement triennal, parcelles souvent très étroites, outillages antédiluvien.8

Les récoltes sont donc fortement en baisse. Il ne faut pas nous fier aux données officielles. Ils font l’amalgame entre données prévisionnelles et récoltes réelles. Les récoltes de 1931 – 1932 seraient en dessous de 20 à 30 % des statistiques officielles. La récolte de 1933, elle, sera bien meilleure grâce aux efforts de la paysannerie et du gouvernement pour mettre fin à la famine.

Il nous faut cependant critiquer l’attitude première du gouvernement soviétique face à la crise. Dans un premier temps, Staline refuse de croire les rapports lui indiquant que les récoltes sont mauvaises. Interprétant les faibles prélèvements comme des actes de résistance paysanne, il durcit le ton et utilise la force pour remplir les quotas. Grossière erreur.

Cependant, parallèlement, le gouvernement baisse les exportations et renvoie une partie des prélèvements vers les zones d’origine pour permettre un meilleure récolte en 1933 : les exportations passent de 5,2 millions de tonnes en 1931 à 1, 68 millions de tonnes en 1933. Le 25 février 1933, au cœur de la crise, des prêts de semences sont effectués pour les zones sinistrés : 320 000 tonnes pour l’Ukraine et 240 000 tonnes pour le Caucase du Nord.9

Les dirigeants autour de Staline, Molotov et Kaganovitch en tête font preuve de lucidité.10 Ils réussissent à convaincre le Comité central de la nécessité d’un changement de cap. En 1933, les mesures de secours se multiplient. C’est la fin des mesures répressives envers les paysans. Staline accable et purge les communistes locaux, dénonçant les « vertiges du succès ». Par exemple, les historiens A. Kisselev et E. Schaguine ont étudié un échantillon de 1 028 MTS ukrainiens (entreprises d’État chargées d’assurer l’assistance technique au kolkhoze) et explique qu’un tiers environ des comptables, des mécaniciens et agronomes furent renvoyés.11 Les responsables locaux furent, pour la plupart, remplacés par des paysans locaux, plus aptes à gérer la récolte. La thèse d’une guerre anti-paysanne perd, à nouveau, à l’épreuve des faits, tout son sens.

Dans son ouvrage de référence Famine et Transformation Agricole en URSS, Mark Tauger explique que même l’arrêt total des exportations n’aurait pas suffit à endiguer la famine et aurait déstabiliser de manière décisive l’URSS se trouvant en défaut de paiement.12 La famine, aussi tragique soit-elle, n’aurait pas pu être évitée.

 

Temps passé et temps présent

L’histoire est un enjeu de mémoire géopolitique et idéologique. Russes comme Ukrainiens essaient de promouvoir leur version des faits pour servir leurs intérêts géopolitiques en Crimée. Capitalistes et communistes en font un enjeu mémoriel de taille. Certains idéologues malhonnêtes vont même se servir de la famine ukrainienne pour assimiler le régime soviétique à l’Allemagne nazie. C’est ce que fit Stéphane Courtois en 1997 quand il écrivit, non sans grossière mauvaise fois : « la mort par la famine de koulak ukrainien vaut celle d’un enfant juif dans le ghetto de Varsovie ».13

Tout bon marxiste doit être honnête envers les faits. Il ne s’agit pas de cautionner toute les actions et toutes les mesures prises par le gouvernement soviétique. Il est clair que Staline aurait pu réagir plus tôt s’il avait eut plus confiance aux allégations des communistes sur place. Il est aussi clair que les mesures mises en place pour réprimer et empêcher l’exode paysan fuyant la famine furent d’une grande sévérité, voir d’une négligence cruelle. Mais sans mesures limitant le déplacement des populations, les régions céréalières auraient perdu la main-d’œuvre nécessaire à l’endiguement de la crise. C’est la triste dialectique du l’Histoire.

L’histoire n’est pas toute blanche ou toute noire. Les communistes ne sont pas des parangons de vertu ou des horribles monstres totalitaires. Ils étaient des femmes et des hommes contraints, à un moment donné, d’agir rapidement face à des situations extrêmes.

Il y eut des échecs et des succès. La propagande capitaliste ne veut nous montrer que les échecs. Rappelons-nous des succès. La famine ukrainienne fut la dernière des crises frumentaires cycliques qui toucha l’Europe de l’Est. Le niveau de vie des Ukrainiens, des paysans et des soviétiques en général ne fit qu’augmenter par la suite14 et ceci grâce à la collectivisation des terres et des moyens de production et à la planification socialiste de l’économie.

D’enfant malade de l’Europe, miné par les crises de subsistance et par le sous-développement, l’URSS devint la seconde puissance mondiale, assurant à sa population un niveau de vie convenable pour tous, quelque soit la profession, l’origine sociale et géographique. Les capitalistes ne peuvent en dire autant.

 

1 Stephen Wheatcroft et Robert W. Davies, The Years of Hunger: Soviet Agriculture, 1931-1933, Palgrave, 2004.

2 Robert Conquest. The Harvest of Sorrow. 1986.

3 Archival documents of the Volga and Southern Urals ZAGS (the civil registration system for births & deaths) on the famine of 1932-33 in Lower and Central Volga”, Conférence de Melbourne, 18-19 mars 2009.

4 Cf. Werth Nicolas, Alexis Berelowitch, L’Etat soviétique contre les paysans : Rapports secrets de la police politique (Tcheka, GPU, NKVD) 1918-1939, Editions Tallandier, 2011 et Werth Nicolas, La terreur et le désarroi: Staline et son système. Perrin, 2007.

5 Viola Lynn, Contending with Stalinism: Soviet Power and Popular Resistance in the 1930s, Cornell University Press, 2002.

6 L’Empire Russe puis l’URSS connaissaient des famines cycliques à cause du sous-développement. On peut citer les famines de 1924 – 1925 ou de 1927 – 1928. Ces tensions alimentaires permanentes dans les années 1920  ont amené le gouvernement soviétique à créer des organes d’aide alimentaire et agricole.

7 Penner D’Ann, “The Agrarian “strike” of 1932-1933″, Kennan Occasional Paper 269, Washington DC, 1998

8 Lewin Moshe. La Paysannerie et le pouvoir soviétique, Paris, Mouton, 1966.

9 Mark Tauger Mark. Famine et Transformation Agricole en URSS, Editions Delga, 2017.

10 Ivnitskiï N. A. “La famine des années 1932 – 1933 : qui est coupable ?” dans Y. Afanassév (dir.) Soud’by Rossiïskiogo krest’yanstva, Moscou, 1996, p. 333 – 363.

11 Kisselev A.F., E. M. Schaguine (dir.). Noveïchaya Istoriya otetchestva, XX vek, Outchebnik dlya vouzov, tomes 1 et 2. Moscou, Vlados, 1997.

12 Mark Tauger. Ibid.

13 Courtois Stéphane (dir), Werth Nicolas, Le Livre noir du communisme : Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, 2000.

14 Alain Blum.Naître, vivre et mourir en URSS, Payot, Paris, 2004.

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