Le gauchisme d’aujourd’hui

Le récit de ce que notre camarade a vécu en entrant dans un syndicat étudiant n’est pas une invention de sa part ; de nombreux militants ont vécu des choses similaires, et je suis l’un d’entre eux. À dix ans d’écart, j’ai connu un syndicat équivalent, très équivalent, implanté dans la même université. RC étant pour le moment lié au mouvement étudiant, nous sommes très souvent confrontés à ces thématiques, et c’est pour cela qu’il est nécessaire pour nous de comprendre ce qu’il se joue dans les pratiques décrites.

Je ne crois pas cependant que les traits qu’il a soulignés soient des soucis uniquement circonscrits au milieu étudiant – même si cela y participe, particulièrement dans les parcours de sciences humaines et politiques ; je ne pense pas que ce soit inhérent au syndicalisme non plus – il y a des syndicats qui mènent une action syndicale réelle et qui n’ont pas ces traits ou marginalement ; je ne pense pas non plus que ce soit un fait localisé, dans une région donnée avec sa culture propre – mon syndicat faisait parti d’une fédération plus large, et on y voyait parfois des dérives encore pire.

Il semble bien, alors, qu’il s’agisse d’une forme idéologique qui a donné des résultats pratiques très spécifiques, et c’est bel et bien du gauchisme.

 

Le sens originel

Au-delà d’être une insulte – que certains d’ailleurs assumaient et, j’imagine, assument encore – le gauchisme est le mot qui a servi à caractériser, à partir des années 20, un ensemble de choix stratégiques de certaines tendances du mouvement ouvrier internationaliste – bref, les communistes. Celui qui a donné la plus grande portée polémique à ce terme est Lénine, dans son texte La maladie infantile du Communisme (le «gauchisme») en 1920. Dans son pamphlet, il s’attaque à certaines tendances des partis ouvriers hollandais, anglais, italiens et allemands qui refusent de participer aux élections et de s’engager dans les syndicats non communistes au nom de la pureté idéologique. Même si la brochure de Lénine, et les réponses qui lui ont été apportées, sont plus riches et plus variées que le résumé intéressé que j’en fais, c’est cette base qui a servi à définir pendant les cinquante années qui suivront le terme «gauchisme».

Lénine expliquera à juste titre les gauchistes, à son époque, sont des communistes qui, par leur radicalité, se coupent des masses et ne parviennent pas à s’implanter dans la classe ouvrière. Au vu des faits, il avait, semble-t-il raison.

 

L’anarchie des luttes

Il s’est passé quelque chose dans les années 70. Une partie de la génération qui est née des décombres de la Seconde Guerre Mondiale est entrée comme en dissidence avec son passé, sa famille, avec une forme d’histoire. Lorsqu’on évoque Mai 68 et ses suites, il semblerait que la hiérarchie y a été bousculée, que la culture est devenue un enjeu politique , que les luttes revendicatives féministes, homosexuelles, de reconnaissance des minorités, écologistes, et autres, ont subitement éclos et que les modes de pensée se sont subitement transformées. Mais il n’en est bien évidemment rien, car les idées ne poussent pas sur un terrain infertile. Après la Seconde Guerre Mondiale, une création de richesse colossale, comme il n’y en avait jamais eu dans l’histoire globale de l’humanité, se déverse sur les sociétés industrielles. Une pacification des violences que pouvaient entraîner la précarité de la sécurité alimentaire, le logement dans lequel s’entasse des générations successives d’une même famille, la santé encore facilement défaillante, tout cela, c’est à dire la stabilisation de la base de vie matérielle quotidienne, semble accessible à une part de plus en plus grande de la population.

Des idéologies complètes se sont constituées, s’appuyant sur cette abondance globale de biens matériels, sur cette base matérielle stable, sur cette sécurité alimentaire sans cesse grandissante, la garantie qu’il y avait assez pour tout le monde et que les choses allaient aller pour le mieux (vision occidentalo-centrée ? oui, exactement) – bien souvent dans des milieux étudiants ou issus de classes relativement aisées. Mais ces mouvements «soixantehuitards», il n’y en a eu que très peu dans les pays pauvres, c’est à dire qui ne sont pas des territoires agricoles, où la disette peut revenir à la faveur d’une mauvaise récolte.

Des mouvements d’idées, pour nombreux issus de groupes très actifs de militants, assis à la gauche des partis communistes, en jouant de la combinaison de la lutte des classes avec des luttes sur les droits des personnes, sur les libertés démocratiques.

La stratégie est, grossièrement, celle du «front» : union de toutes les franges de la société sur un aspect politique relativement précis contre un frange plus réactionnaire de la société ; la liberté ultime de toutes les franges en lutte sera alors réalisée dans le communisme.

À ces fronts, il s’agit de les doter de forces théoriques, de discours explicatifs, dans la grande tradition du militantisme intellectuel. Sauf que… sauf que les groupuscules gauchistes qui dirigeaient les fronts ont failli, et pas leurs fronts. Sauf que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière a décru, mais la forme rhétorique gauchiste, elle, est restée, que ses méthodes d’agit-prop sont restées, que tout est resté sauf la direction politique qui donnait le sens général et qui liait tout cela ensemble.

Le front peut se contenter de changements institutionnels, puisqu’il s’agit d’une stratégie qui peut accepter les réformes, puisque son but est de lier ceux qui ne sont pas révolutionnaires avec ceux qui le sont, puisqu’il s’agit d’un corps d’armée guidé par un État-major, le Parti. Mais qu’est-ce qu’une armée sans but stratégique, alors ?

 

Le jeu des intellectuels

Pendant toute la première moitié du vingtième siècle, il était normal que, lorsqu’on se disait progressiste, socialiste, anarchiste, marxiste, de gauche… on se préoccupe de changer le monde, et si, au passage, on se change soi-même, eh bien tant mieux. On s’appuyait sur de grandes idées, et de grands principes, que l’on voulait étendre à tous. On voulait l’émancipation, le mieux-être, et cela était forcément une question économique et comment la société était organisée matériellement. En fait, tout le monde était conscient de cela, hormis quelques réfractaires un peu benêts.

Les années soixante-dix furent l’explosion politique d’une couche intellectuelle dans des états relativement riches, une couche souvent issue de franges plus clairement prolétarisées. La reconstruction après la guerre a amené à l’université de vastes pans des enfants des classes populaires occidentales, financé en partie par le Plan Marshall dans le cadre en ce qui concerne les états capitalistes occidentaux, ou par les mesures de planification dans les pays socialistes. Le fait est là : en mai 68, la révolte mondiale, qui est un peu un mythe, provient des enfants de prolos qui s’élèvent.

Les grandes figures intellectuelles qui vont émerger à la faveur de ce mouvement sont françaises, universitaires. Foucault, Deleuze, Lacan, Althusser… Tout ce qui, une fois passé dans les campus américains et digéré dans les années quatre-vingt, constituera la French Theory, un courant idéologique hétéroclite qui trouvera sa consistance parce qu’il y a une origine commune : ce sont des français, qui ne sont pas précis, qui redéfinissent tout le temps les mots, qui aiment beaucoup parler et qui font peu, qui se déconnectent des anciens sujets, qui critiquent tout discours d’autorité (non pas les discours d’autorité injustes : tous les discours d’autorité), qui se méfient de la masse, de la réalité. On vit dans le concept.

Le post-modernisme, c’est l’étape d’après ; c’est sans doute l’idéologie nihiliste de notre époque : tout a failli. Les mots sont trompeurs. Tout est pouvoir, non, mieux : tout est domination. Les avis et les faits sont des discours, et les discours sont des discours, tout çà n’a pas grande importance, finalement. La science ? Une forme d’autorité, et c’est tout. Il n’y a plus qu’une chose sur laquelle on peut se reposer, puisque les structures sociales sont, dans ces idéologies, des contraintes : l’individu est là. Pas le sujet, qui demanderait à ce que quelqu’un reconnaisse la personne, donc des mécanismes sociaux sont à l’oeuvre, et le social a failli. L’individu, la plus petite particule en-dessous de laquelle on ne peut descendre.

Des mots sont irrémédiablement liés à ce mouvement : “déconstruction”, “construction sociale”, “domination”, “pouvoir”, “critique”… On peut parfois entendre que ces philosophies posent des bonnes questions ; mais des questions dont on ne se préoccupe pas des réponses, qu’est-ce que cela renseigne sur leur intérêt à changer le monde ? Et bien, tout simplement, que cela n’est pas leur but. Et en cela, en plus du fait qu’elles s’attachent à faire de l’individu et des ses affects le mètre-étalon de leur réflexion en démontre le caractère éminemment bourgeois. Qu’on ne se méprenne pas : l’individualité est un aspect important de toute volonté d’émancipation, mais c’est l’aspect individualiste, c’est à dire monomaniaque, qui ne voit les ensembles collectifs plus grands dans lesquels “nagent” les individus que comme des instruments d’abrutissement et de domination, que l’aspect anti-révolutionnaire – et parfois même réactionnaire – est sans doute le plus prégnant.

Nous verrons cela dans quelques cas concrets.

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